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Stanley Kubrick et le couple homme-machine

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Stanley Kubrick et le couple homme-machine

26/04/2021 par Preligens

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Intro

Il est souvent dit que Stanley Kubrick (1928-1999) est le cinéaste de tous les genres – film d’horreur (avec « Shining »), récit de guerre (avec « Full Metal Jacket » ou « les Sentiers de la gloire »), drame historique (avec « Barry Lyndon »), introspection dans la vie de couple (on se souvient d’ « Eyes Wide Shut »..) – mais certains thèmes reviennent en fil rouge dans sa filmographie ; et parmi ces thèmes celui de la volonté humaine intéresse particulièrement Michael Benhamou, directeur des affaires publiques chez Preligens.

Maîtriser l’irrationalité humaine

S’il est rare de sortir joyeux d’une histoire mise en scène par Kubrick, il est tout aussi fréquent d’en sortir grandi, enrichi, motivé même. Le cinéaste développe son talent dans le New York victorieux de l’après-45 dont le souffle portera jusqu’à l’optimisme des années 60, conquête lunaire et Woodstock inclus. De cette séquence, notre auteur tirera jusqu’à la fin de sa vie le goût des dernières technologies, des derniers ordinateurs, des dernières caméras. On raconte même qu’il était fasciné par une innovation d’IBM lui permettant de taper un mot clef pour retrouver ses idées parmi plusieurs milliers de notes(1). 

Figure 1 Kubrick in his Childwickbury home (UK)  http://kubrickonia.blogspot.com

Mais chez lui cette joie de vivre de sa génération est tempérée par une réflexion de plus longue durée sur les faiblesses profondes de la nature humaine. Entre les capacités de découverte immenses permises par notre cerveau et l’imprévisibilité de nos émotions, quoi penser de la valeur réelle de notre espèce ? Quelles chances a-t-elle d’assurer sa survie sur Terre et de se porter plus haut encore dans l’univers ?

C’est tout l’objet de son intérêt pour la vie de Napoléon Bonaparte qu’il ne parviendra jamais à convertir en script. Napoléon, ce Français conquérant et intelligent qui va tout perdre par jalousie et par impétuosité selon lui(2). Kubrick fait état du même emportement dans son film « Docteur Folamour », sorti en 1964à cette époque de la Guerre froide où des stratèges comme Herman Kahn écrivait que la dissuasion américaine rendait la probabilité mathématique d’une guerre atomique « presque négligeable (3)», Kubrick veut rappeler qu’il ne faut jamais oublier d’intégrer l’erreur humaine ou la folie passagère comme facteurs dans ce type de calcul. Son film aura alors un retentissement considérable dans les mesures prises en matière de sûreté nucléaire pendant la Guerre froide.

2001 ou les rôles inversés entre humains et machines

Dans « 2001 l’Odyssée de l’espace » sorti en 1968, le cinéaste américain imagine une inversion de rôles ; il veut voir si les machines valent mieux que ces homo sapiens décidemment trop incontrôlables. Ses personnages humains sont neutralisés, froids, éteints ; et c’est chaque fois l’humour et la vivacité du robot HAL, doté d’Intelligence Artificielle (IA), qui redonnent de la gaité à l’équipage de son vaisseau spatial. 

Sauf que HAL est seul maître à bord, seul pilote, et qu’il est le seul à connaître l’objectif réel de la mission – atteindre la planète Jupiter pour y découvrir les premières traces de vie extraterrestre. Le commandement stratégique préférant confier cette information à la machine plutôt qu’aux humains pour éviter les fuites et les débordements émotionnels, le poids de cette responsabilité va être à la source d’un véritable « conflit de programmation » de l’ordinateur(4); car on lui demande à la fois de dire la vérité aux humains qui l’accompagnent, en tant qu’opérateur de l’expédition, tout en leur cachant le but historique du voyage… un codage presque schizophrénique. 

HAL panique, perd le contrôle de soi comme Napoléon avant de s’élancer dans l’hiver russe, et c’est alors une tentative d’homicide numérique qui commence… mais pour éviter les spoilers et voir si les cosmonautes parviendront à sauver leurs vies, je vous conseille fortement de voir ce chef d’œuvre si ce n’est déjà fait.

Figure 2 On the set of “2001: A Space Odyssey”  © UAL ARCHIVES

Pragmatique plus que pessimiste

Alors, pessimiste sur les nouvelles technologies, Kubrick ?

Pour comprendre son véritable état d’esprit, une interview donnée à Playboy à la sortie du film permet d’aller plus loin. L’auteur estime, je le cite, « que notre relation avec la machine deviendra toujours plus complexe à mesure que celle-ci deviendra plus intelligente. Au bout du compte, nous devrons partager notre planète avec des machines dont l’intelligence et les facultés dépasseront les nôtres. Mais nos rapports, s’ils sont bien gérés par l’homme, pourraient être extrêmement enrichissants pour la société… » ; selon lui toujours, l’humanité n’est pas condamnée à devenir « une race de zombies déshumanisés branchés sur des simulateurs pendant que des machines feraient notre travail et que nos corps et nos esprits s’atrophieraient(5). »

Plus pragmatique que pessimiste donc. Son film rend en fait conscient du risque pour l’homme de renoncer à sa volonté en sombrant dans le confort digital. Et des décennies après ce film, pour tous ceux qui aujourd’hui développent des solutions basées sur l'Intelligence Artificielle et veulent en penser l’éthique, cet avertissement rappelle une précaution conceptuelle: préserver la place de l’homme dans le processus décisionnel et l’évaluation des technologies produites.

En un mot, et pour reprendre l’intuition de Stanley Kubrick, l’espèce humaine n’est peut-être pas parfaite – Napoléon avait ses défauts – mais c’est elle qui donne sens au monde par ses découvertes, c’est elle qui se rapproche des étoiles; et c’est à elle de tenir ses responsabilités.

Sources

1) Alison Castle, « Stanley Kubrick’s AI », in The Stanley Kubrick Archives, Alison Castle (dir.), (Köln, London, [etc.], Taschen, 2005), pp. 119-122.

2) Alison Castle, Kubrick’s Napoleon, the greatest movie never made, Taschen, 2017

3) Herman Kahn, On Thermonuclear War, Princeton University Press, 1960

4) Aurélien Portelli, Sébastien Travadel, Franck Guarnieri, « Quand l’IA tue : 2001, l’Odyssée de l’espace ou le récit de la fin de l’espèce ? », La Recherche, 2018

5) Eric Norden, « Stanley Kubrick : Playboy Interview », Playboy, 1968