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Arendt, Jonas et l’éthique des technologies

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Arendt, Jonas et l’éthique des technologies

07/06/2021 par Preligens

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INTRO 

Hannah Arendt et Hans Jonas - deux intellectuels éminents du 20e siècle, deux Juifs, deux Allemands poussés sur les routes de l’exil par l’arrivée au pouvoir d’Hitler en 1933; des amis, des amants de quelques jours même dans leur prime jeunesse, mais surtout l’un des dialogues philosophiques les plus féconds de l’histoire.

Sur les questions scientifiques, Arendt avoue ses craintes, sa peur d’un déclin de la pensée et de la morale face à la puissance des nouvelles techniques; Jonas comprend ses doutes et parvient à modéliser une nouvelle éthique des pratiques technologiques dans un livre qui fera date à la fin des années 70 - “Le Principe responsabilité”. Essayons de percer ce duo à jour avec Leslie Westfall, en charge des partenariats chez Preligens.

Amis à travers les drames

Hans Jonas décrit la jeune Hannah Arendt avec émotion à l’éloge funèbre de cette dernière en 1975 : “... timide et réservée, avec des traits d’une étonnante beauté et des yeux esseulés, elle apparaissait d’emblée comme quelqu’un d’exceptionnel, d’unique… il y avait en elle une intensité, une direction intérieure, une façon d’aller au fond des choses qui répandaient une aura magique autour de sa personne. On ressentait une détermination absolue à être elle-même,” continue-t-il, ”une volonté tenace qui n’avait d’égale que sa grande vulnérabilité…”

Difficile de ne pas comprendre cette vulnérabilité : les nazis arrivent au pouvoir au début des années 30 - liquidations d’opposants et de minorités commencent de manière systématique - et Hannah et Hans comprennent tout de suite qu’il faut fuir leur propre pays avant l’irréparable. 

Hannah ira à Paris où elle organisera des associations sionistes avant d’émigrer sur la côte Est des Etats-Unis après la défaite française de juin 40. Hans, lui, partira à Londres puis en Palestine avant de devenir combattant sur les fronts italiens et allemands pendant la guerre, d’enseigner au Canada et d’arriver enfin à sa destination finale, New York. C’est dans cette ville que les deux amis se retrouvent - vivants - et ils sont désormais incapables de détacher leur métier de philosophe des réalités contemporaines. Avec leur grille humaniste, ils vont chercher à comprendre la dernière guerre mondiale - la chronologie historique qui y aboutit, les idéologies meurtrières qui l’ont animée et le rapport de ses acteurs à l’innovation.

Figure 1: Hannah Arendt en 1933 - le début de l’exil à 27 ans

L’inquiétude d’Hannah

Hannah Arendt ne fait pas partie de ces intellectuels nostalgiques de l’ère pré-scientifique - de ces temps plus simples, plus purs, où l’espèce humaine ne dominait pas encore la nature. Si au quotidien son imaginaire la porte en Grèce ou en Rome antique, à penser avec Platon, Socrate ou Saint Augustin, elle n’est pas par principe contre le progrès scientifique. Mais les scientifiques eux-mêmes l’ont déçue au cours de sa vie; les idéologies nazies ou communistes en ont fait des prédicateurs complices selon elle. Voici comment elle en parle dans “les Origines du totalitarisme”, je la cite: “le pouvoir de persuasion de ces idéologies [raciales ou de classe] s’est emparé des scientifiques qui, cessant de s’intéresser aux résultats de leurs recherches, ont quitté leurs laboratoires pour prêcher à la multitude leurs nouvelles interprétations de la vie et du monde.”

Aussi elle n’a pas confiance quand, après la guerre, des entrepreneurs américains viennent lui parler d’automatisation des tâches grâce aux “cerveaux intelligents” comme elle les appelle (nous dirions Intelligence Artificielle aujourd’hui). Je la cite encore: “Il y a des savants pour affirmer que des ordinateurs peuvent faire ce qu’un cerveau humain ne peut pas comprendre, et cela est une proposition entièrement alarmante; car la compréhension est véritablement une fonction de l’esprit, mais jamais le résultat automatique de l’intelligence…” Ce qui l’inquiète, c’est la perte de vitesse des sciences humaines et politiques face à la rapidité des changements techniques; avec comme risque immédiat que les inventeurs d’aujourd’hui ne se soucient plus “de beauté, de mesure et d’harmonie” comme leurs prédécesseurs pendant des siècles.

Figure 2: Hans Jonas, jeune étudiant de 23 ans, dans l’Allemagne tourmentée de 1926

La réponse de Hans

Hans Jonas sait d’où part sa vieille amie. Il a lu les mêmes livres; il a vécu les mêmes drames. Dans son livre “Le Principe responsabilité” (1979) qui l’a rendu célèbre, il est d’accord pour dire, je le cite à son tour, que “la technologie aujourd’hui a tendance à avoir son propre vouloir, sa propre dynamique”. 

Mais il constate surtout que le mot éthique n’a plus le sens des siècles anciens auxquels Hannah Arendt est habituée; car on était avant l’âge moderne dans une éthique de l’honneur et du respect, où les comportements étaient classés en deux catégories simples - vice ou vertu, bien ou mal. Or la puissance des inventions humaines nous conduit maintenant à privilégier une éthique des effets - des effets de nos actions dans l’espace (sur l’environnement) et des effets de nos actions dans le temps (sur les générations futures).

Dans cette optique-là, les technologies numériques ne sont que la dernière de ces innovations qui peuvent tout transformer dans la mauvaise direction, mais aussi dans la bonne selon lui. Là aussi, Jonas se sépare d’Arendt, car son livre est un véritable manuel pratique permettant de “rendre la responsabilité possible à nouveau” à partir de cette nouvelle éthique qui cherche à anticiper ses effets avant l’action. Manipulation génétique, ressources énergétiques, protection de la nature - toutes ces innovations sont étudiées scrupuleusement pour y apporter un avis moral utile, un avis posé sur cas d’usage réel. 

La fin de son grand livre, publié quelques années après la mort d’Hannah Arendt, est comme un appel vers l’au-delà : Hans redit à Hannah de se méfier d’un scepticisme permanent hérité de la Shoah. Il est convaincu qu’il n’y a pas de contradiction et de fatalité à ce que la prospérité de l’homme se fasse au détriment de son humanité. Mais il tente certainement de renouer avec sa belle et brillante amie une dernière fois quand il appelle l’espèce humaine à l’humilité perdue, au respect de la planète. Ses derniers mots en attestent: “le respect seul nous rappellera les limites à ne pas atteindre, et nous protégera contre la tentation de violer le présent au bénéfice de l’avenir”.

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